Opération Moonraker (3)

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Pour ce troisième épisode, cette troisième étape entre les Alpes et l'Atlantique, Gilles Fabre nous emmène de la Lozère à la Dordogne, ou comment visiter, ou revisiter, le sud du Massif Central tout en s'émerveillant de toute la beauté de la nature et des situations rencontrées...

16 Juillet 2016

2h - Ma prostate n'est pas sympa. Elle me force à sortir. Au retour, j'essaye une nouvelle position. C'est enfin la bonne et je sombre enfin dans un sommeil que j'espère réparateur. Malgré le froid mordant.

5h - Je suis réveillé en sursaut par des bruits de pas. Je n'ose pas respirer. Ni bouger. Y-a-t-il des loups en Lozère? Ou des voleurs. Des bandits de grands chemins? Dix minutes sans respirer c'est long. Lentement, j'attrape ma lampe torche dans ma poche de poitrine. Je compte. 1, 2, 3. Je jaillis du panier, tout feu dehors. Je tombe nez à nez avec ... rien, ni personne. Une bonne frayeur. Pour rien. Dehors, le jour commence à poindre. Trop tôt et trop fatigué pour imaginer repartir. Vive la grasse matinée. J'y retourne. Tout à l'heure il fera jour. J'ai désormais une bonne position pour dormir, je vais encore en profiter quelques heures.

8h30 - Cette fois c'est la chaleur qui me tire des bras de Morphéus. Je rêvais de Matrix et comme Neo j'évitais les monstrueux insectes, gros comme un pouce, qu'un Agent Smith malveillant m’aurait envoyé tout au long de la route. Un bon casque ouvert, sans visière et c'est la certitude de bien sentir tout ce que la route peut vous envoyer à la figure, chaleur d'une route bordée de blés fraichement moissonnés, fraicheur d'une route sinueuse de sous-bois, humidité d'une route longeant un torrent d'une gorge des Alpes ou du Vercors, les aiguilles de pluie d'une averse soudaine et brutale, la morsure sauvage du froid d'un départ aux aurores. Et ces insectes qui traversent la route en dehors des clous. On est heureux quand les plus gros viennent terminer leur vie sur le côté du casque. Surtout quand celui-ci en porte les stigmates.

9h00 - Le petit déjeuner fut une formalité plus vite expédiée qu'une demande de passeport. Deux jours et deux nuits sans douche, le Bug commence à renâcler quand je m'approche de lui. Torse-nu, profitant de ce soleil déjà chaud de Lozère, même à 1000m, je me nettoie le corps et la face avec des lingettes démaquillantes. Elles sont normalement dédiées au nettoyage du Bug mais celui-ci me fait comprendre que je serais le bienvenu à les utiliser pour une séance d'astiquage en bonne et due forme. Dont acte. Déodorant et parfum complètent le cache-misère. Lavage des chicots. La bouche débordant de mousse, la main s'arrête. La mâchoire inférieure s'affaisse légèrement. Je suis hypnotisé par le couple qui vient de déboucher sur la route. C'est le bruit des talons sur le goudron qui attire mon attention. Je suis médusé par le regard de biche que ces deux chevreuils me lancent. Les insectes arrêtent leur bourdonnement, les hirondelles suspendent leur vol, les herbes folles au garde à vous, même les mouches cessent toute activité. Deux heures durant nous restons ainsi. La vie de Lozère s'est arrêtée. Soudain, les deux chevreuils bondissent de mon côté de la route et d'un second bon atteignent l'orée de la forêt et disparaissent. Seuls les bruits furtifs de leur passage affolé dans le sous-bois maintiennent cette vision pour quelques instants. Le tiers du quart d'une demi-seconde et la vie reprend.

9h30 - Requinqué par cette, relative, bonne nuit de sommeil, cette fraicheur du corps retrouvée, et des images pleins la tête, je reprends ma route le long du Lot.

10h30 - Mende n'est qu'une formalité. C'est à partir d'Estaing que les Gorges sont les plus larges et les plus connues. Jusqu'à Entraygues-sur-Truyère. Je décide à ce moment de ne pas faire le Puy Mary et de continuer le long du Lot. A Entraygues je prends donc plein Ouest pour rejoindre Figeac, porte d'entrée orientale des Causses du Quercy. La D147 longe le Lot au plus près sur sa rive septentrionale. Je suis de nouveau seul, hors des sentiers battus par les touristes bataves et leurs maudites caravanes. Vive les routes blanches!

19h - Arrivée à Sarlat-la-Canéda, perle médiévale sertie dans un écrin de collines verdoyantes. C’est la seconde fois que je passe à Sarlat, et cette fois-ci, je traverse le coeur historique que je n'avais pas réussi à approcher la première fois que je suis passé ici il y a quelques années. A la recherche d'un point de chute pour une vraie nuit et une douche chaude, je saisis la première opportunité. Ce sera un camping 4 étoiles sur les hauteurs, à dix minutes à pieds du centre. Les formalités sont rapides et je plante la tente sur un des plus hauts emplacements. Le camp n'est pas plein et je n'ai pas de voisin. Perception du short et des tongs. Je donne congés à mon jean qui tient debout tout seul et à mes Red Wings. Les deux partent se reposer au fond de la tente, en attendant de nouvelles aventures.

19h30 - La tente montée, je me rue sur le bloc sanitaire à 50m, et 10 m plus bas. Je n'avais jamais vu une telle commodité dans un camping. Bâtis sur pilotis, la vue embrasse la couronne de collines de Sarlat et on aperçoit le clocher de l'église. Une montgolfière survole la cité dans le soleil couchant. La douche est chaude et propre. Quinze minutes, une bouteille de shampoing et une de savon liquide suffisent à me rendre civilisé, déodorant et parfum presque urbain.

20h00 - Le dîner est routinier. Je re-teste la recette que j'avais préparé le soir de la tempête de neige. Juste pour déterminer si c'était la compagnie, les circonstances, l'altitude, ou les trois qui lui avait donné cette bonne saveur. Eh bien non, c'est juste bon en fait.

20h30 - Je suis entouré de mes compagnons de voyage, Laphroaig et Conrad. Je tutoie l'un pendant que l'autre me susurre une nouvelle.

22h - Extinction des feux. Je me couche après avoir empilé tout ce que je pouvais pour me faire un matelas. Il est surtout dans la tête. La terre est dure à Sarlat-la-Canéda.

à suivre ...

Crédit texte et photos : Gilles Fabre