Opération Moonraker (2)

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Après une nuit sous la tente et la neige que cette soirée du 14 Juillet a réservé au col de la Bonnette, Gilles Fabre nous emmène dans la descende du col qui sera tout sauf une descente aux enfers. Une journée de roulage entre neige et soleil, entre bonnes et très bonne surprises, de découvertes en découvertes ...

15 Juillet 2016

5h30 - L'aurore coiffe les sommets d'un bonnet de lumière blanche. Etincelant. Toute trace de nuage s'est évaporée dans l'éther. Comme je suis à l'ouest d'un dôme de pierre assez haut, le soleil va prendre son temps avant de venir me réchauffer les os. Je prépare un thé. Quelques tranches de pain complet feront l'affaire. Je rajoute la couverture Masai offerte par mon ami Mark, mon très cher ami de Nairobi, par dessus mes deux duvets. Je me recouche. Les gouttes de condensation à l'intérieur du double toit ont gelé. Il fait un froid à pierre fendre. Le baromètre de ma montre est repassé à la hausse. Je prépare mentalement ma sortie de la tente. Renfiler mon pantalon dont le bas est mouillé et dur. Mes Red Wings sont dans le même état. Dégager la neige du Bug. Le remettre en route. Ensuite, seulement ensuite, replier la tente. Replier le campement. Charger le Bug. Traverser les cinq cents mètres et les trente à quarante centimètres de neige poudreuse qui me séparent de la route.

10h - Tout est bien qui se termine bien. Une belle nuit que je ne suis pas prêt d'oublier. A refaire ;o)

10h15 - De retour sur la route après cette nuit au congélateur. Royan n'est pas la porte à côté mais il me reste 3 jours pour y arriver et encore combien de paysages superbes à traverser le long de ces routes jaunes de France. Un dernier clin d'oeil aux Alpes du Sud qui ont pris cette couche blanche dans la nuit.

13h15 - La descente sur Barcelonnette fut tranquille et solitaire. Après Barcelonnette, la route devient plus roulante mais encore agréable car peu fréquentée. La vision du lac de Serre-Ponçon est toujours un enchantement. Le miroir bleu gît dans son écrin vert, à peine troublé par quelques bateaux lascifs. En arrivant sur Gap, on retrouve la chaleur et le monde. Je décide de piquer vers le sud-ouest et remonter les gorges de l'Ardèche. La route entre Serres et Nyons est une véritable surprise. Peu fréquentée, quelques cols à franchir, des gorges, elle serpente et contourne le versant sud du Dévoluy. De Nyons à Pont St Esprit, ce n'est qu'enfilade de lignes droite et chaleur étouffante. Seul l'appel des gorges fait patienter. Et celles-ci sont encore plus belles que dans mon souvenir de gamin. La route est large, peu fréquentée et les vues plongeantes sont époustouflantes.

15h - Après un déjeuner frugal avec vue sur un troupeau de vaches et leurs veaux de l'année, paisibles, cherchant la fraicheur de l'ombre des noisetiers, et les derniers contreforts des Alpes, je m'arrête faire de l'essence dans une petite station de Pont St Esprit. Dès que le moteur s'éteint, et que je retire mon casque je suis abasourdi par un concert de cigales. Elles avaient dû m'accompagner depuis un bout de temps déjà mais rien ne filtre derrière le mur du son érigé par la combinaison de l'étanchéité de mon casque ouvert et le bruit rageur de 2CV généré par le deux cylindres à plat de l'Ural. S'engage ensuite une conversation avec un badaud sur l'originalité de ce side-car. Ce n'est que la deux mille trois cent quatre vingt dix sept fois, mais cette fois-ci les questions sont précises et pertinentes. J'ai affaire à un amateur éclairé qui, comme moi, a passé de longues heures à étudier le site du constructeur sibérien. Je lui vante toutes les qualités du Bug, et je l'abandonne à ses rêves d'un coût d'accélérateur rageur. Bon en fait, je paye mon essence, j'enclenche la première et je fais bien attention en sortant de la station de m'insérer dans le bouchon qui occupe la route des gorges. La vie solitaire sur la route prendrait-elle fin ici, dans la chaleur écrasante de Pont St Esprit? Aurais-je perdu mon sens de la découverte des routes perdues et que je m'empresse de m’approprier en entier, en traçant des trajectoires larges et parfaites d'un point de corde à un autre? Finalement ce n'est qu'un feu de signalisation. Dès que celui-ci passe au vert, les voitures me laissent sur place et je m'engage dans les gorges de l'Ardèche, enfin seul.

16h - Enfin pas longtemps. Après plusieurs arrêts photos et très peu de monde croisé, au détour d'un virage plus serré que les autres je manque de butter dans une voiture à l'arrêt. La dépassant je m'aperçois qu'elle est en fait garée là, comme en panne, laissée à l'abandon. Puis une autre. Puis dix autres. Bientôt sur les deux côtés de la chaussée. Puis au milieu de celle-ci. Je ralenti car j'ai du mal à me frayer un chemin au milieu de ces amas de ferrailles, renvoyant une chaleur torride à mon passage. Des tâches bleues attirent mon attention. Je m'approche. Les tâches bleues bougent. Je ralentis. Les tâches bleues ont des bras nus. Et des képis. Pourquoi faire un contrôle routier dans les gorges de l'Ardèche, le jour de mon passage. Je n'en crois pas mes yeux. Des barrières obstruent complètement la route. Impossible de passer. Je m'adresse au plus jeune des gendarmes et lui demande ce qu'il se passe. Contre la montre. Tour De France. Je n'en crois pas mes oreilles cette fois. Je me suis laissé piégé. Je suis dans la nasse, telle une écrevisse. Il ne me reste plus qu'à rougir comme elle et ses congénères car il n'y a aucun point d'ombre à l'horizon. Que la caillasse, le goudron, ... et les cigales.

19h - Après les trois heures les plus lentes de ma vie, les gendarmes finissent par lever le barrage. Littéralement, comme un barrage qui cède, le flux de motos retenues contre leur gré, dévalent les quelques kilomètres qui nous séparent de Vallon Pont d'Arc. Ayant réussi à nous faufiler en tête de cortège, le Bug et moi surfons cette vague de motos, ajoutant à la frustration de mes poursuivants. La largeur du Bug et celle de la route combinées, je maintiens la folle équipée à distance jusqu'à cette magnifique arche naturelle dont la ville tire son nom. Je ne peux résister à la photo et laisse la troupe désordonnée et bruyante poursuivre sa route erratique dans le soleil couchant d'Ardèche.

19h15 - 3 heures de perdues et je redémarre à l'heure où il faudrait penser à remplir la gamelle. Pendant ces 3 heures, j'ai peaufiné la suite de la route. J'ai finalement décidé de suivre le Lot dont je vais croiser la source quelques kilomètres avant Mende. Pour l'heure, je rejoins Les Vans, pas les chaussures le bourg, porte d'entrée des contreforts du Mont Lozère. Passé le village, la route s'élève et tournoie rapidement pour plafonner entre 800 et 1000m jusqu'à Villefort et son lac.

21h12 - Je cherche désespérément un point de couchage. La journée a été longue depuis la descente du col enneigé de la Bonnette. Je ne suis pas loin des trois cents kilomètres avalés. Et mon corps avalerait bien un truc solide lui aussi.

21h35 - Je ne me lasse pas de ce soleil qui n'en finit pas de se coucher et dont les derniers rayons dardent au travers des bois qui recouvrent la route de leurs feuillages abondants. Il fait frisquet. La fatigue, l'humidité des sous-bois, le jour faiblissant, il faut que je dorme.

22h03 - Le Col des Tribes à 1130m bascule le ruban gris vers l'est. Il fait nuit noir désormais et le Bug saute de virage en virage, en essayant d'attraper ce mince faisceau de lumière, qu'il projette, tel un chat courant après sa propre queue. Course futile. Au détour d'une épingle je repère un chemin de traverse qu'on distingue à peine. Tous freins bloqués, je m'engage dans l'herbe haute. Je parcours une cinquante de mètres. J'éteins le moteur. Le silence m'entoure. Je suis seul.

22h30 - Trop noir pour planter la tente. Trop fatigué aussi. Juste assez de force pour ouvrir une boite de thon, de flageolets et de champignons de Paris. Le tout avalé en quelques coups de cuillère. Je trouve ma lampe de poche où elle devait être. Toujours ranger ses affaires au même endroit. La routine est ce qui vous sauve.

Mais comment dormir? L'idée initiale était de s'allonger le long du Bug, enroulé dans la bâche Kytone. Après une nuit de bataille contre la neige, j'ai besoin de souffler un peu. Pas envie de me bagarrer avec les insectes toute la nuit. Donc ce sera dans le panier de l’Ural. Je retire tout ce qu'il y a dedans, sacs de nourriture, réserve d'eau, tente, duvets, sacs étanche de vêtements de rechange. Je range le tout sur le porte-bagage arrière. J'arrime ensuite la bâche au-dessus du panier. Je m'assure que la bâche couvre bien le porte-bagages et au moins un rétroviseur. Cela me permettra de respirer tout en me protégeant contre l'humidité, voir la pluie. J'ai appris la nuit dernière que rien n'est garanti en ce qui concerne la météo.

23h - Je me glisse tout habillé sous la bâche, dans le panier. Un duvet sous la tête en guise d'oreiller, les pieds au fond du panier. Je touche de partout. La nuit va être longue.

à suivre ...

Crédit texte et photos : Gilles Fabre