Opération Moonraker (1)

   /       /       /   

, 4 Commentaires

Grand amateur de machines de caractère et de road trips, notre ami Gilles Fabre, a passé quatre jours en juillet dernier au guidon de son side-car Ural entre Briançon et Royan. Son road trip d'apparence anodine s'est transformé en véritable épreuve humaine quand il fut pris par la neige lors de son bivouac sur le col de la Bonnette.

Voici le premier d'une série de quatre épisodes de cette aventure que nous aurons plaisir à publier tout au long de cette semaine.

Des Alpes à L’Atlantique.

De l’est à l’ouest, de Briançon à Royan, du granit rugueux aux vagues molles, du froid glacial aux chaleurs d’un bel été, de la  neige au sable, du Bug au Dragonfly.

Avant Propos

En juillet 2015, j’entreprends avec un couple d’amis, un tour des plus hauts cols des Alpes,  2500 km en 4 jours. Lors du passage au col de la Bonnette, je suis épaté par la beauté de ce lieu, désert, aride, lunaire et dont la vue sur le Mercantour est époustouflante. Après une rapide piquenique sous le col, nous reprenons la descente vers le col de Vars. Quelques kilomètres plus bas et juste après un lac de montagne, j’aperçois une étendue plate et verdoyante, parcourue par un torrent venant du lac au-dessus. Cette vision s’imprime en moi. Je relâche l’accélérateur, tourne la tête vers cette prairie, et suis immédiatement conquis par la simplicité du lieu, sa rudesse et sa douceur en même temps. Il n’aura fallut que quelques secondes pour que je me promette de revenir passer une nuit à cet endroit. Il faudra l’opportunité d’un départ en vacances à Royan avec mon side-car Ural, dit le Bug, pour mettre en application le plan établi un an plus tôt. La suite relate les péripéties de mon voyage de quatre jours et 1010 km pour relier Briançon à Royan.

14 Juillet  2016

9h12 - Je récupère le Bug à la gare auto-train de Briançon. Je le remplis de nourriture et d’eau pour quatre jours de sorte à être en autonomie complète. On ne sait jamais. Le réservoir d’essence et un jerrycan de dix litres subissent le même sort. Remplis à raz bord.

10h00 – Après quelques aménagements de chargement, et une action sur le démarreur, le moteur de l’Ural Ranger s’éveille. Nous sommes toujours dans les limites de la ville et la pente s’élève rapidement vers notre premier col de la journée. Le Col de l’Izoard est comme dans mes souvenirs d’enfants, beau par son aridité et la douceur des courbes tracées par nos militaires. La route fût ouverte en 1934 par l’armée française pour permettre des déplacements rapides d’unités le long de la frontière italienne. Ce sera le seul secteur français à ne pas subir de défaite lors de la débâcle de 1940. Quand la politique rend la nature plus belle.

Une fois franchi le col à 2360 m, la route plonge dans une cuvette qui fait le tour d’une aiguille que les artificiers français ont laissé là. Nous sommes dans la Casse Déserte. Un magnifique et impressionnant pierrier surplombé par une chaine d’aiguilles dont la plus haute culmine 500 m au-dessus du ruban noir.  En descendant, sur la droite, quelques rochers servent de mémorial à Louison Bobet et son adversaire juré Fausto Coppi. Les deux légendes du Tour de France de la fin des années quarante et cinquante dominent la route qu’ils ont gravie plusieurs fois, poursuivis par leurs adversaires, sans espoir. Louison Bobet gagnera l’étape de l’Izoard trois fois et la première sera en 1950.

13h15 - Après quelques kilomètres de descente, la route remonte à l’assaut du col de Vars à 2109m. Il est temps de trouver un bel endroit avec vue pour entamer mes réserves de nourriture. Rien de tel que l’altitude et les efforts réalisés pour maintenir le Bug sur une trajectoire passable, pour ouvrir l’appétit. Le choix du lieu n’est pas aussi critique que celui que la moule réalise quand elle se cramponne une fois pour toute sur son rocher. Mais j’attache une importance cruciale à trouver le bon endroit pour profiter pleinement de cet instant de repos. Au détour d’un lacet je découvre un chemin dans lequel je m’engage. Je suis dans une forêt de mélèzes qui comblent un peu l’impression de vide à gauche du chemin. Je suis en première et je descends le chemin sur mes gardes. Mes premières expériences de conduite hors route avec le Bug se sont toujours terminées par une petite frayeur. Jamais de dégâts ni de mal, mais suffisamment impressionnant pour être prudent. Je trouve l’endroit idéal quelques kilomètres plus bas. En bordure d’un torrent de montagne. Une trouée dans les mélèzes offre une vue sur la vallée dont une vie entière ne suffirait pas à se lasser. Cela fera l’affaire pour mon déjeuner. Au menu ce sera thon, haricots verts, asperges vertes, un pamplemousse et un café italien. C’est fou comme la vue rend tout nourriture, y compris issue de conserves, délicieuse.

18h00 - Il pleut. Je suis sous la tente que j'ai montée avant la pluie vers 17h. J'avais préparé de quoi dîner avec Pascal, un copain motard de Paris, rencontré à 15h dans l'ascension du col de la Bonnette. Après une photo souvenir et quelques anecdotes échangées rapidement nous nous sommes donné rendez-vous à 18h à mon campement sous le col. Il pleut. Pascal ne viendra pas. Je ne serais pas monté non plus. Pourquoi quitter le bien-être d'une chambre d'hôtel à Jauziers? Pour un pique-nique dinatoire sous la pluie? Soyons sérieux. Le tonnerre vient de gronder. 2426m. Quelques radis, un doigt de Laphroaig, une nouvelle de joseph Conrad, le cliquetis des gouttes sur la tente, bref le bonheur.

Les 14 juillet se suivent mais ne se ressemblent pas. L'année dernière, pendant le Tour des Géants, avec Philippe et Michèle, nous sommes passés sur cette route. Exactement. En voyant cette prairie verdoyante, sous un soleil de haute montagne, bordée par un ruisseau, je me disais que ce serait bien de revenir bivouaquer ici. Je n'avais pas prévu que nous aurions un été qui ressemble à un automne. Pourquoi tirer un feu d'artifice et faire défiler les troupes un 14 novembre?

20h11 - Il neige. Il neige fort. Sous la pluie, sous la tente, sous influence, j'entends un son de deux cylindres, probablement italien. Je glisse un oeil dehors et j'aperçois Pascal, combinaison de pluie, casqué, botté, et sourire aux lèvres. Il est venu. L'occasion était trop belle. Une boite de haricots vert, de champignons de Paris, de thon et une brique de soupe à la tomate, le tout réchauffé sur le bleuet. Pas de macaron gastronomique, mais certainement une étoile de la simplicité et du goût. Une bonne heure passée à deviser et à refaire le monde, enfin celui de la moto. Les flocons ont commencés leur attaque. Il fallait partir avant que l'italienne ne puisse plus tenir la route. Pascal est au chaud dans son hôtel, je secoue la tente toutes les dix minutes afin d'éviter que la neige ne s'accumule trop et fasse écrouler mon abri. Une bonne dizaine de centimètres recouvre la prairie désormais. Si cela ne s'arrête pas rapidement, la nuit risque d'être longue. Quand la couche est suffisamment épaisse, le bruit de la neige frappant la maigre toile diminue, et je somnole. Dès que je libère la toile, le bruit redouble. La tempête ne faiblit pas. Pas encore.

21h19 - Il neige. Encore et toujours. Je viens de me faire un thé. Je ne me souvenais pas qu'un thé puisse être aussi bon quand il fait froid. Un bruit de voiture sur la route. Etonnant. Curieux de voir comment sera la route demain. Un oiseau a dû trouver refuge sous le Bug car j'entends piailler. Le vent s'est levé et les bourrasques dégagent la neige accumulée sur les parois de la tente. Le sommeil ne vient pas. La lumière commence enfin à baisser et je m'enfonce gentiment dans la nuit.

22h11 - La chute de neige semble se calmer. J’ai désormais le temps de dormir entre deux "secouages" de toile.

23h09 - Le calme s’installe sur le bivouac. Je secoue une fois de plus la toile. La fermeture éclaire du bas est coincée par le poids de la neige. J’ouvre celle du haut. Je passe la tête dehors. Il ne neige plus. Tous les nuages ont laissé la place à la voie lactée. La lune éclaire le champ de neige. Seules quelques hautes brindilles dépassent de l’épaisse couche blanche, rappel délicat qu’il y a seulement trois heures, une verte prairie se tenait sous mes pieds.

00h09 - une lumière bleue éclaire soudain la tente. Puis un bruit de diesel. Ensuite, ce sont des voix. Trop loin pour que je puisse comprendre les échanges. Sans doute la DDE en train de donner une apparence estivale à la route du col. Je verrais bien demain matin. La nuit est encore longue et le sommeil rare.

à suivre ...

Crédit texte et photos : Gilles Fabre